Essai « Les Souffres de la Roche » par Maren de Sauldre-Valmeure
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L'Essai « Les Souffres de la Roche » est un ouvrage de traduction et de commentaire linguistique rédigé par l'historienne Maren de Sauldre-Valmeure, publié en l'an 781. Il constitue à ce jour la référence la plus complète pour la compréhension du texte gravé sur la Roche des Trois Souffles, le plus ancien récit continu en Miradanais jamais découvert.
L'essai fut initialement publié par les presses de l'Académie d'Orsault, et figure depuis dans les collections du Muséum d'Histoire Antique d'Orsault ainsi que dans la plupart des bibliothèques académiques de Miradan. Il est considéré comme un ouvrage de référence tant pour les historiens que pour les étudiants en linguistique miradienne.
L'auteure
Maren de Sauldre-Valmeure (née en l'an 738) est une historienne et linguiste miradienne spécialisée dans le Miradanais archaïque. Elle consacra plus de vingt années de sa carrière à l'étude de la Roche des Trois Souffles, s'appuyant sur les transcriptions établies par Auren de Tessac et sur sa propre expertise des fragments linguistiques retrouvés à Coursault-Haute, Coursault-Basse et Grandfaille.
Contenu
L'essai se présente sous la forme d'un commentaire linéaire du texte de la Roche, procédant passage par passage. Pour chaque section, Maren de Sauldre-Valmeure propose une traduction en Miradanais moderne, une analyse des structures grammaticales archaïques, et des remarques sur les termes disparus ou ayant changé de sens.
Le texte intégral de l'essai est reproduit ci-dessous :
LES SOUFFRES DE LA ROCHE
Essai de traduction et commentaire du texte de la Roche des Trois Souffles
An 781, presses de l'Académie d'Orsault
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Avant-propos
Le texte que je m'apprête à commenter est, à ma connaissance, le plus ancien assemblage de mots que notre langue ait produit. Quarante-trois années se sont écoulées depuis que l'équipe d'Auren de Tessac en a achevé la transcription, et pourtant, à ce jour, aucune traduction complète n'a été proposée. Les raisons en sont évidentes pour quiconque a posé les yeux sur ces lignes : le Miradanais de la Roche n'est pas notre langue. Il en est l'ancêtre, certes, mais un ancêtre si lointain qu'il nous regarde avec des yeux que nous peinons à reconnaître.
J'ai consacré les vingt-trois dernières années de ma vie à tenter de comprendre ces yeux. Ce qui suit est le fruit de ce travail. Je ne prétends pas à l'exactitude absolue : certains passages resteront obscurs peut-être pour toujours, et je signalerai honnêtement les endroits où mon interprétation repose davantage sur l'intuition que sur la certitude. Mais je crois avoir percé suffisamment de la logique interne de ce texte pour en offrir une lecture cohérente.
Une remarque préliminaire s'impose sur la nature même de ce commentaire. Je ne suis ni théologienne ni philosophe. Les Fonçailles en tant que système de croyances ne m'intéressent ici que dans la mesure où leur compréhension éclaire le sens des mots. Mon travail est celui d'une traductrice, rien de plus.
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Première section : L'adresse
Texte original : À vous que ces souffres lirez, de notre fonçaille gardez mémoire.
Traduction proposée : À vous qui lirez ces mots, gardez mémoire de notre danse.
Commentaire : La première difficulté surgit dès le premier mot remarquable. Souffres ne désigne pas la souffrance, comme un lecteur contemporain pourrait le croire. Le terme partage une racine avec "souffle", et semble désigner dans ce contexte les paroles, les mots, ou plus précisément les mots portés par le souffle, c'est-à-dire les mots prononcés à voix haute. Le texte s'adresse donc à ceux qui le liront à voix haute, ce qui nous renseigne sur la pratique de lecture de l'époque : on ne lisait pas en silence, on déclamait.
Fonçaille est le terme qui a donné son nom à l'ensemble de la mythologie. Sa traduction est controversée. La racine semble liée au mouvement, à la danse, au flux. J'opte pour "danse" dans ce contexte, car le texte décrira plus loin un "tournoiement" qui semble synonyme. Mais "fonçaille" porte une charge que "danse" ne rend pas : c'est à la fois le mouvement, l'existence, et l'essence. Danser, exister et être ne formaient peut-être qu'un seul concept pour les auteurs de ce texte.
On notera l'emploi de que là où le Miradanais moderne utiliserait "qui" (à vous que ces souffres lirez au lieu de à vous qui lirez ces souffres). Cette substitution est constante dans tout le texte et constitue l'un des marqueurs les plus fiables du Miradanais archaïque.
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Deuxième section : L'état originel
Texte original : Ondre parmi les ondres j'étais, frémissement sur l'éternal. Mes soeurçailles tournoilèrent de moi sans qu'aube ni crépuscule viennent ombrager le fleux. Notre fonçaille était notre vive, de nul n'en devait faillir, de nul n'en voulait faillir, de nul n'en songeait.
Traduction proposée : J'étais une onde parmi les ondes, un frémissement dans l'éternité. Mes soeurs et moi tournoyions sans que le jour ni la nuit ne viennent troubler le flux. Notre danse était notre vie, et nul ne devait la briser, et nul ne voulait la briser, et nul n'y songeait.
Commentaire : Ondre est la forme archaïque de "onde". Le terme désigne ici les Sources sous leur forme originelle : des mouvements purs dans un océan infini. Elles ne sont pas des êtres au sens où nous l'entendons, mais des phénomènes, des vibrations.
Soeurçailles est remarquable. Le suffixe "-çaille" apparaît fréquemment dans le texte et semble conférer au mot une dimension sacrée ou fondamentale. Une "soeurçaille" n'est pas simplement une soeur : c'est une soeur au sens cosmique, une entité liée par quelque chose de plus profond que le sang. J'ai choisi de traduire simplement par "soeurs" faute de meilleur équivalent, mais le lecteur doit garder à l'esprit cette charge supplémentaire.
Tournoilèrent est une conjugaison aujourd'hui disparue. La terminaison "-oilèrent" semble indiquer un passé continu, une action qui se prolonge indéfiniment. Notre grammaire moderne ne dispose pas de cet aspect verbal. "Tournoyions" est une approximation.
De moi là où nous dirions "avec moi" ou "et moi". L'emploi de "de" comme conjonction de coordination est l'une des caractéristiques les plus déroutantes du texte. Il apparaît tout au long du récit à la place de "et", de "avec", parfois de "mais". Mon hypothèse est que le Miradanais archaïque ne distinguait pas ces relations de la même manière que nous.
Le fleux semble désigner le flux, le courant, le mouvement perpétuel de l'océan originel. C'est un terme central des Fonçailles que les autres fragments confirment.
Notre vive est l'un des passages les plus fascinants. "Vive" est employé comme un nom, pas comme un adjectif. "Notre vive" signifie quelque chose comme "notre vivant", "notre essence vivante", "ce qui en nous est vivant". Ce mot réapparaîtra plus loin dans le texte avec le même emploi.
La triple répétition finale (nul n'en devait faillir, nul n'en voulait faillir, nul n'en songeait) est une structure rhétorique que l'on retrouve dans d'autres fragments des Fonçailles. Elle semble avoir une fonction incantatoire : la répétition avec variation crée un effet d'insistance progressive. Notons que la troisième itération est tronquée (nul n'en songeait sans "faillir"), comme si même le mot "faillir" devenait impensable.
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Troisième section : La pensaille
Texte original : Mais le temps monta qu'en moi germa. Simple elle était de pourtant qu'elle tout naquit de tout mourut : pour quelle raison ne façurer du neuf ? Pour quelle raison le monde ne devrait qu'exister sur notre tournoiement ?
Traduction proposée : Mais le temps vint où germa en moi une pensée. Elle était simple, et pourtant d'elle tout naquit et tout mourut : pourquoi ne pas créer du nouveau ? Pourquoi le monde ne devrait-il exister que pour notre danse ?
Commentaire : Le temps monta qu'en moi germa. Cette phrase est probablement la plus célèbre du texte, et la plus étudiée. Sa structure est radicalement différente de tout ce que le Miradanais moderne permet. Littéralement : "le temps monta que en moi germa." Le sujet de "germa" est absent. Quelque chose a germé, mais le texte refuse de le nommer immédiatement. On comprend rétrospectivement qu'il s'agit de la pensée mentionnée dans la phrase suivante, mais le texte crée un suspense syntaxique : le temps est monté, quelque chose a germé, et nous ne savons pas encore quoi.
Qu'elle tout naquit de tout mourut est peut-être le passage le plus dense de toute la Roche. "Qu'elle" remplace "d'elle" : c'est de cette pensée que tout naquit et que tout mourut. Le "de" entre "naquit" et "mourut" remplace "et", comme observé précédemment. Mais l'effet produit est saisissant : la naissance et la mort sont liées par ce "de" comme si la seconde découlait inévitablement de la première. D'une seule pensée, tout commence et tout finit.
Façurer est un terme sans équivalent moderne. La racine semble liée à "faire", "façonner", "créer", mais avec une nuance de transformation radicale. Façurer n'est pas simplement créer : c'est transformer l'existant en quelque chose de fondamentalement différent. Ce verbe réapparaîtra plus loin sous la forme "défaçurer" (défaire ce qui a été façuré), ce qui confirme son sens de transformation irréversible.
Sur notre tournoiement là où nous dirions "par notre danse" ou "grâce à notre danse". L'emploi de "sur" à la place de "par" ou "pour" est un autre trait récurrent du texte.
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Quatrième section : Les réactions
Texte original : Ma soeurçaille de verdure, qu'avide elle était dans les découvres, accueillit comme le vent frais accueille celui que longtemps a dormi sous la pierre. Mais ma soeurçaille de rougeur... le mouvement elle en portait la force. Changer sur elle c'était trahir de c'était faiblir de c'était mourir le lien.
Traduction proposée : Ma soeur de verdure, avide de découvertes qu'elle était, accueillit cette pensée comme le vent frais accueille celui qui a longtemps dormi sous la pierre. Mais ma soeur de rougeur... elle portait en elle la force du mouvement. Pour elle, changer c'était trahir, c'était faiblir, c'était détruire le lien.
Commentaire : Les Sources ne portent pas de noms. Elles sont désignées par des couleurs : verdure et rougeur. Ce ne sont pas des adjectifs mais des qualités essentielles. La Source n'est pas verte, elle est "de verdure", c'est-à-dire qu'elle participe de la verdure, qu'elle en est faite.
Dans les découvres est une construction étrange. "Découvres" semble être un nom pluriel dérivé du verbe "découvrir". Les découvertes, les choses à découvrir, mais sous une forme plus brute, plus immédiate.
L'objet du verbe "accueillit" est absent. La Source de verdure accueillit... quoi ? La pensée mentionnée dans la section précédente. Mais le texte ne le répète pas, comme si c'était évident, comme si la pensée était si puissante qu'elle n'avait pas besoin d'être nommée une seconde fois.
Mourir le lien est une construction intransitive employée transitivement. En Miradanais moderne, on ne peut pas "mourir quelque chose". Ici, si. Changer c'était mourir le lien, c'est-à-dire faire mourir le lien, tuer le lien. Cette capacité du verbe intransitif à devenir transitif semble avoir été courante en Miradanais archaïque. C'est une perte considérable pour l'expressivité de notre langue.
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Cinquième section : Le combat
Texte original : Aux profonds elle tenta de nous chaîner alors. Sur les abysses du monde liquide, fermer nous voulait elle, où troubler l'ancien plus jamais nous n'aurions su. Trois jours de trois nuits nous la combattîmes, mais puissant son emprise était, de bientôt mouvoir nous ne savions plus.
Traduction proposée : Elle tenta alors de nous enchaîner dans les profondeurs. Elle voulait nous enfermer dans les abysses du monde liquide, là où nous n'aurions plus jamais pu troubler l'ordre ancien. Trois jours et trois nuits nous la combattîmes, mais son emprise était puissante, et bientôt nous ne pouvions plus bouger.
Commentaire : Chaîner pour "enchaîner". Le préfixe "en-" n'existait apparemment pas en Miradanais archaïque, ou du moins n'était pas employé de la même manière. On retrouvera plus loin "défaçurer" avec le préfixe "dé-", ce qui suggère que certains préfixes existaient tandis que d'autres non.
Fermer nous voulait elle : l'ordre des mots est inversé par rapport à l'usage moderne. Le verbe à l'infinitif précède le sujet et le verbe conjugué. Cette structure, où l'action désirée est annoncée avant l'identité de celui qui la désire, crée un effet où l'intention semble exister avant l'être qui la porte.
Trois jours de trois nuits : encore "de" à la place de "et". Mais ici l'effet est particulier : "trois jours de trois nuits" sonne comme si les jours contenaient les nuits, comme si le temps était emboîté plutôt que séquentiel.
Mouvoir nous ne savions plus : "savoir" est employé là où nous utiliserions "pouvoir". Cette confusion (ou plutôt cette non-distinction) entre savoir et pouvoir est attestée dans d'autres fragments archaïques. Pour les anciens Miradiens, ne plus savoir faire quelque chose et ne plus pouvoir le faire était peut-être la même chose.
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Sixième section : Le sacrifice
Texte original : Alors ma soeurçaille de verdure brisa le choix. Se rompre elle voulut que se laisser chaîner, de sur l'océan son vive elle dispersa. Qu'elle les terres naquirent, des profonds s'élevant pour rompre l'emprise des eaux.
Traduction proposée : Alors ma soeur de verdure fit le choix décisif. Elle préféra se briser plutôt que de se laisser enchaîner, et elle dispersa son essence dans l'océan. D'elle naquirent les terres, s'élevant des profondeurs pour rompre l'emprise des eaux.
Commentaire : Brisa le choix est d'une puissance remarquable. En Miradanais moderne, on "fait" un choix. Ici, on le "brise". Choisir, c'est briser : briser l'hésitation, briser l'équilibre, briser le possible pour ne garder qu'une seule voie. Cette expression à elle seule justifierait l'étude de ce texte.
Se rompre elle voulut que se laisser chaîner : "que" employé à la place de "plutôt que". La construction est d'une économie brutale : se rompre, ou se laisser chaîner. Pas de nuance, pas de transition.
Son vive elle dispersa : retour du mot "vive" comme nom. Son vive, son essence vivante, ce qui faisait d'elle une onde. En le dispersant, elle cesse d'être une entité unifiée pour devenir le monde lui-même.
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Septième section : La création
Texte original : La première qu'entre elles de du dernier souffle née devint sur la vie un écrin. Son vive j'y porte dans l'encore, sur chaque eau que serpente je la retrouve, sur chaque feuille que danse au vent je l'entends.
Traduction proposée : La première des terres, née du dernier souffle de ma soeur, devint un écrin pour la vie. Je porte encore son essence en moi, je la retrouve dans chaque rivière qui serpente, je l'entends dans chaque feuille qui danse au vent.
Commentaire : La première qu'entre elles : "qu'entre elles" pour "d'entre elles". Les terres sont désignées par "elles" au féminin, confirmant que la terre est perçue comme féminine dans la mythologie des Fonçailles, héritière directe de la Source de verdure.
De du dernier souffle : cette double préposition est l'un des passages les plus discutés. "De du" ne correspond à aucune construction connue, ni ancienne ni moderne. Mon interprétation est que "de" marque l'origine (née de) et "du" la matière (du dernier souffle), les deux prépositions se superposant là où le Miradanais moderne n'en tolérerait qu'une.
Dans l'encore est une expression qui reviendra à la fin du texte. "L'encore" est employé comme un nom, désignant ce qui dure, ce qui persiste, le temps présent en tant qu'il continue. C'est un concept temporel que notre langue a perdu : non pas "maintenant" (un instant), mais "l'encore" (la continuation).
Sur chaque eau que serpente : "que" remplace "qui", conformément à l'usage archaïque. Mais surtout, "eau" au singulier désigne une rivière. Le mot "rivière" n'existait peut-être pas, ou bien "eau" suffisait à désigner tout cours d'eau. On retrouve cette même économie lexicale dans les fragments de Coursault.
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Huitième section : Le refuge et la prison
Texte original : À l'ouest elle me laissa un calme. Reposer mon dedans je pourrais sur ce lieu après ce que vécu nous avions. Un dernier murmure c'était, que ma soeurçaille donna avant de partir. Mais à l'est elle façura une prison. Des fonds jaillirent d'immenses poids de sur ma soeurçaille de rougeur s'abattirent, chaînant sous eux pour que jamais elle ne puisse défaçurer ce que façuré avait été. Pourtant là toujours elle. Je sais. Lutte elle. L'entends je. De parfois sa fureur sur la terre elle-même tremble.
Traduction proposée : À l'ouest, elle me laissa un lieu de calme. Un lieu où je pourrais reposer mon coeur après ce que nous avions vécu. C'était un dernier murmure, un don de ma soeur avant son départ. Mais à l'est, elle créa une prison. D'immenses masses de roche jaillirent des profondeurs et s'abattirent sur ma soeur de rougeur, l'enchaînant sous leur poids pour qu'elle ne puisse jamais défaire ce qui avait été créé. Pourtant elle est toujours là. Je le sais. Elle lutte. Je l'entends. Et parfois, de sa fureur, la terre elle-même tremble.
Commentaire : Un calme : encore un adjectif employé comme nom. "Un calme" n'est pas un lieu calme, c'est le calme lui-même, condensé en un lieu. Cette capacité du Miradanais archaïque à transformer toute qualité en substance est l'une de ses propriétés les plus frappantes.
Mon dedans pour "mon coeur" ou "mon intérieur". Le terme est d'une simplicité désarmante. Là où le Miradanais moderne dispose de mots spécifiques pour le coeur, l'âme, l'esprit, le Miradanais archaïque semble n'avoir eu que "dedans" : ce qui est à l'intérieur de soi, sans distinction.
Défaçurer : le contraire de "façurer". Si façurer est transformer radicalement, défaçurer est défaire cette transformation, revenir en arrière. Le passage qu'elle ne puisse défaçurer ce que façuré avait été exprime l'irréversibilité de la création : ce qui a été façuré ne peut être défaçuré.
Pourtant là toujours elle. Je sais. Lutte elle. L'entends je. Ce passage est le sommet stylistique du texte. Les phrases se raccourcissent brutalement, comme si le souffle de la narratrice se coupait sous l'émotion. Les sujets et les verbes s'inversent de manière de plus en plus chaotique. "L'entends je" au lieu de "je l'entends" : le son arrive avant la conscience de celui qui écoute. La Source rouge est entendue avant d'être comprise.
De parfois sa fureur sur la terre elle-même tremble : la structure est extraordinaire. "De parfois" au lieu de "et parfois". Le "de" ici semble indiquer la cause : c'est à cause de (de) sa fureur que la terre tremble. Mais le placement de "parfois" entre "de" et "sa fureur" crée une hésitation, comme si la fureur elle-même était intermittente, incertaine. Les séismes ne sont pas constants. La Source rouge ne lutte pas sans relâche. Parfois.
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Neuvième section : La compassion
Texte original : Ni haine ni brûle envers elle je n'éprouve. Comme au premier tournoiement l'aime je dans l'encore. Sur la crainte elle agit, sur le désir de garder ce que nous étions. Mais le monde tourne de l'empêcher nul ne sait.
Traduction proposée : Je n'éprouve envers elle ni haine ni colère. Je l'aime encore, comme lors de notre première danse. C'est par crainte qu'elle a agi, par désir de préserver ce que nous étions. Mais le monde change, et nul ne peut l'en empêcher.
Commentaire : Brûle pour "colère". Le terme est physique, viscéral. La colère n'est pas un sentiment abstrait, c'est une brûlure. Ce mot a disparu du Miradanais dans cet usage, mais on le retrouve dans certaines expressions populaires de la région de Grandfaille qui n'avaient jamais été expliquées jusqu'à la découverte de la Roche.
L'aime je dans l'encore : retour de "l'encore" comme concept temporel. "Dans l'encore" signifie "encore maintenant", "dans le temps qui continue". La Source bleue aime sa soeur dans le temps qui dure, pas simplement "encore" comme adverbe. L'amour est situé dans la durée elle-même.
Le monde tourne de l'empêcher nul ne sait : "tourne" est employé là où nous dirions "change". Le monde ne change pas, il tourne. Le changement est circulaire, pas linéaire. Et "sait" pour "peut", comme observé plus tôt. Nul ne sait empêcher le monde de tourner : nul n'en a la capacité, mais aussi nul n'en a la connaissance. Pouvoir et savoir sont, une fois encore, indissociables.
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Dixième section : La mémoire et l'avertissement
Texte original : Notre mémoire ceci est, de ce que fûmes de ce que devenues nous. Que de mes soeurçailles se gardent ceux que ces souffres lisent. Que le prix du neuf comprennent ceux que la terre entendent. De si un jour les poids s'effondrent de que ma soeurçaille de rougeur s'élève... gardez vous. Dansé ensemble autrefois nous avons. Peut être danserons dans l'encore.
Traduction proposée : Ceci est notre mémoire, le souvenir de ce que nous fûmes et de ce que nous sommes devenues. Que ceux qui lisent ces mots se souviennent de mes soeurs. Que ceux qui écoutent la terre comprennent le prix de la création. Et si un jour les roches s'effondrent et que ma soeur de rougeur s'élève à nouveau... souvenez-vous. Nous avons dansé ensemble autrefois. Peut-être danserons-nous encore.
Commentaire : De ce que fûmes de ce que devenues nous : ici le "de" remplace à la fois "et" et le verbe "être". Littéralement : "de ce que fûmes de ce que devenues nous". Le verbe "sommes" est absent. Les Sources ne sont pas devenues quelque chose : elles sont simplement "devenues", sans complément. Devenir sans destination.
Se gardent pour "se souviennent". Garder la mémoire de quelqu'un, c'est le garder en soi, le protéger à l'intérieur de son dedans. La mémoire n'est pas un acte passif de souvenir, c'est un acte actif de protection.
Le prix du neuf : "le neuf" comme nom abstrait désignant la nouveauté, la création, le changement. Le passage demande à ceux qui écoutent les séismes de comprendre que la création a un prix. La terre tremble parce que quelqu'un a été emprisonné pour que le monde existe. Chaque séisme est un rappel de ce sacrifice.
De si au lieu de "et si". Ce "de" final est peut-être le plus troublant de tous. Il introduit non pas une hypothèse parallèle mais une hypothèse conséquente : de tout ce qui précède, si un jour les roches s'effondrent... La conclusion découle du récit. L'avertissement n'est pas une parenthèse, c'est l'aboutissement logique de tout le texte.
Les poids pour "les roches" ou "les montagnes". Les montagnes ne sont pas nommées pour ce qu'elles sont mais pour ce qu'elles font : elles pèsent. Elles sont des poids. Cette réduction de la chose à sa fonction est caractéristique du regard archaïque.
Dansé ensemble autrefois nous avons. Peut être danserons dans l'encore. Les deux dernières phrases du texte sont d'une clarté presque moderne comparées au reste. Comme si, au moment de conclure, la Source bleue abandonnait la complexité pour parler simplement. Le passé est certain : nous avons dansé. Le futur est incertain : peut-être. Et "dans l'encore" pour la dernière fois : si elles dansent à nouveau, ce sera dans la continuation du temps, dans le monde qui dure, dans le monde qui a été façuré.
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Post-scriptum
Vingt-trois années de travail pour cent quatre-vingts mots. Ce texte m'a appris davantage sur notre langue que tout ce que j'avais étudié auparavant. Il m'a appris que nous avons perdu des choses que nous ne soupçonnions même pas avoir possédées : la capacité de mourir un lien, de briser un choix, de porter son vive dans l'encore.
Si ce commentaire permet à d'autres de lire la Roche avec un peu moins d'obscurité, alors ces vingt-trois années n'auront pas été vaines.
Maren de Sauldre-Valmeure, an 781, Orsault.